NORILSK, VOYAGE AU NORD DU MONDE

© Lionel Chauveau

Dimanche 7 novembre à 14h15 – à l’amphithéâtre

La littérature policière a beaucoup évolué depuis le XIXe siècle. Longtemps sous-considéré, le polar peut pourtant se targuer d’avoir une palette d’expressions très diverses et de se renouveler en permanence. Ainsi, le sous-genre “ethno-polar” a-t-il pris son essor avec l’écrivain Tony Hillerman (1925-2008) dans les années 70 et ses enquêtes au cœur des terres Navajos. Il s’est inspiré d’un autre auteur dont les écrits prennent place en Australie et s’ancrent beaucoup dans la culture aborigène, l’anglo-australien Arthur Uppfield (1890-1964). Ce qui ressort de leur travail d’écrivain, c’est la recherche presque ethnographique à propos des cultures dont ils s’inspirent, la description en filigrane des enjeux sociétaux qui se jouent autour des communautés dites autochtones, et le respect des identités profondes des protagonistes.

C’est encore aujourd’hui ce qui définit l’ethno-polar. Ce travail minutieux pour être au plus près des cultures et des populations, et inviter le lecteur ou la lectrice à s’imprégner complètement d’un monde inconnu, parfois bouleversant tant il est différent du sien. L’écrivain fait voyager celles et ceux qui le lisent dans la multitude de réalités qui peuplent le monde à travers une enquête qui tient le lecteur en haleine, mêlant habilement le suspense du polar à la rigueur de l’ethnographie.

A travers ses différents romans, Caryl Férey fait sienne ces recettes. Dans Lëd, il nous transporte dans un morceau du bout du monde qui nous paraît presque apocalyptique tant la nature y est détruite et l’Homme enfermé, coupé de tout. Sur ce morceau de terre russe, tout proche du cercle polaire, des gens vivent pourtant, s’aiment ou se déchirent comme partout ailleurs. Mais ils le font sous la coupe d’une grande entreprise dominatrice qui les abîme comme elle abîme la terre sur laquelle ils vivent. C’est un autre monde avec des règles à part que Caryl Férey raconte, mais c’est un autre qui est avec nous, qui vit en même temps que nous.

Caryl Férey

© Joel Saget

Caryl Férey est un auteur de roman noir français. Très tôt, ses romans prennent place ailleurs…
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Le livre

“Le géologue Nikolaï Ourvantsev avait découvert des sources de métaux au nord du plateau de Poutorana dans les années 1910, trois cents kilomètres au-dessus du cercle polaire. Un siècle plus tard, le gisement de nickel-cuivre-palladium de Norilsk-Tanakh était le plus grand au monde. Quinze millions de tonnes étaient extraites chaque année, réparties en six mines qu’exploitait Norilsk Nickel, le consortium. Rejetant à elle seule autant de gaz que la France, la pollution locale dépassait Tchernobyl.
Cent mille hectares de toundra avaient disparu, brûlés par les pluies acides autour de la ville, dans les rues les gens se cachaient le visage ou se ruaient dans les entrées d’immeubles lorsqu’un nuage toxique surgissait on ne savait d’où. Ceux qui partaient se ressourcer l’été près du lac Lama, un ancien site d’essais nucléaires, qualifiaient l’eau de “minérale” – pleine de métaux lourds. De l’humour russe, pour oublier qu’à quarante ans on avait perdu une bonne partie de ses dents.”

Lëd, Caryl Férey, éd° Les Arènes, 2021